Roland de Lassus (1532-1594)

Le Prince des musiciens, aussi père de la chanson française, est montois

 Né à Mons en 1532, Roland de Lassus (Orlando di Lasso pour les Italiens) est issu d'une famille depuis longtemps installée en la rue de la « Ghierlande », aujourd'hui rue des Capucins (sa maison natale serait le numéro 12).

Il entama son éducation musicale en tant qu'enfant de choeur à l'église Saint-Nicolas de Mons. Vers l'âge de 12 ans, il entre au service (la légende raconte qu'il aurait en fait été enlevé, les services d'un bon chanteur étant très chers à l'époque) de Ferdinand de Gonzague (Ferrante Gonzaga), cadet de la maison ducale et général de Charles-Quint. Dans les années 1546-1549, en raison de ses aptitudes vocales, Roland de Lassus parcourt la Sicile, la France et l'Italie à la suite de Ferdinand de Gonzague, alors vice-roi de Sicile. On le retrouve ensuite à Naples (vers 1549), puis à Rome (fin 1551), au service de Constantino Castrioto, chevalier de l'ordre de Malte. Il découvre la musique populaire de l'Italie du sud. En 1553, il est nommé maître de chapelle de la Basilique Saint-Jean-de-Latran, la plus célèbre de Rome. Il arriva trop tard pour voir ses parents une dernière fois quand, un an plus tard, il fut rappellé d'urgence à Mons.

Ensuite, il voyage en Angleterre et en France, et va s'installer à Anvers. Après un séjour en Angleterre, ses premières oeuvres paraissent simultanément à Anvers et à Venise (1555-1556) ce qui, en ces débuts de l’imprimerie est le signe d’une grande notoriété. Engagé comme ténor à la cour du jeune duc Albert V de Bavière, il est nommé en 1563 maître de chapelle de la cour à Munich. Lassus y disposait d'un ensemble composé en grande partie de chantres des Pays-Bas auxquels s'adjoignirent des instrumentistes d'Italie, d'Espagne et même de Grèce. La chapelle de Lassus comptait ainsi parmi les plus prestigieuses d'Europe. Bien installé à Munich, il y épouse en 1557 Régina Wäckinger, qui lui "donna" 7 enfants, dont 3 garçons.
Bien qu'il occupe ce même poste jusqu'à sa mort, il n'en continuera pas moins à voyager, entretenant des relations avec plusieurs cours européennes, chargé de missions diplomatiques. L'aide matérielle qu'il en retire lui permet de s'éloigner de la vie de cour à partir de 1580, pour se consacrer à son oeuvre religieuse.

Reflet de son expérience et de ses voyages, l'oeuvre de Lassus est aussi diverse que prolifique. Il s'est exprimé abondamment dans tous les genres (motets, messes, magnificat, madrigaux, chansons françaises, Lieder, hymnes, psaumes, passions). Grâce à ses nombreux voyages, il diversifie sa formation et étudie notamment à fond l'art italien. C'est l'époque de l'apparition de la mélodie chantante et de l'invention du violon, qui privilégie l'individualité au sein du groupe. Il a intégré dans la tradition savante, polyphonique, la fraîcheur des mélodies populaires et il a été novateur autant dans le domaine de la chanson burlesque, que dans les compositions religieuses, réunissant dans une identité commune tous les styles de l’Europe du XVIème siècle.

Le « mirabile Orlando », « Prince des musiciens de notre temps » est joué à travers toute l'Europe. S'il n'innove pas, ne créant aucun genre nouveau, il approfondit et enrichit toutefois les formes existantes. Certains musiciens dont notre Roland de Lassus, vont faire éclater les codes de la musique chrétienne (à savoir le chant grégorien, chant liturgique qui avait une fonction dans le culte), à commencer par la dominance exclusive du latin, favorisant par-là même le passage d’un monde créé par dieu à un monde créé par l’homme. La musique chrétienne s’est longtemps limitée au plain-chant qui, comme le mot l’indique, n’use que de la voix humaine. En réalité l'Eglise se méfie des instruments. Il est hors de question pour l’Eglise de permettre au fidèle d’écouter la musique pour elle-même et donc de tolérer la musique profane.

Contrairement à ses prédécesseurs, il laisse le texte déterminer la forme musicale, conférant ainsi une vérité et une fermeté à un genre d'expression jusque-là plus maniériste. Avec Lassus, la Chanson française, pittoresque, burlesque, grivoise ou élégiaque, apparaît comme la synthèse des différentes illustrations du genre vers le milieu du XVIe siècle, après Janequin. Le talent de Lassus consiste à savoir utiliser musicalement les spécificités de la langue française, ce par quoi elle se différencie du latin ou de l’italien. Avec Lassus la musique fait passer la société médiévale au monde de la liberté « renaissante » et aux structures politiques qui la met en œuvre. Il en ira de même avec les musiques romantiques qui susciteront la cohésion nationale en Italie ou en Allemagne.

Selon le philosophe allemand Ernst Bloch (début XXe siècle, spécialiste de la Renaissance), avec lui « tout est prêt dans la plus grande ampleur pour l’expression, l’architecture tonale est édifiée, l’étendue, la perspective, la transcendance spécifiquement et seulement musicales de l’espace sonore sont tracées ». Bref Orlando di Lasso est le premier génie musical, semblable, dans le registre de la peinture, à Rembrandt!

Ses œuvres sont considérées notamment comme l’aboutissement de la technique du contrepoint (soit la superposition de deux ou de plusieurs mélodies) qui donna à l’Europe ses modèles d’écritures pendant deux siècles. Johannes Tinctoris, en 1477 dans L’art du contrepoint, affirma que la musique devait être « audible ». Une véritable révolution. Une musique audible signifiait qu’elle se substituait au texte et qui plus est, suscitait le seul plaisir d’être entendue. Cette révolution éclate dans les compositions de Roland de Lassus.

Roland de Lassus était profondément croyant. Il fut marqué par la Contre-Réforme à laquelle il avait ardemment adhéré. Il composa 53 messes, une centaine de Magnificats et plus de 1.200 motets (mais les chiffres varient selon les sources) qui sont l’aboutissement de la polyphonie flamande, mode d’expression où il réussit à créer un style permettant aux voix de se fondre et de donner un ensemble homogène, mais compréhensible, audible, un style musical, clair, expressif.

C’est incontestablement dans ses motets que Roland de Lassus affirma le plus fortement sa personnalité et sa profonde sensibilité au texte. Il aborda l’écriture de ce genre bercé par les idées humanistes. Face à l’éternelle rivalité musique/poésie, Roland de Lassus prouva que la musique pouvait tirer du texte l’essentiel de sa substance expressive sans pour autant lui être assujettie.

Roland de Lassus excella également dans la musique profane. Ses chansons françaises lui ont valu de très grands succès. Il a su faire alterner une musique légère et directe avec une écriture savante. Il peut à ce titre être légitimement considéré comme le père de la chanson française.
Outre ses motets, il écrivit 52 messes, 101 Magnificat, 32 hymnes, 13 litanies, 4 passions, de nombreux répons et 8 Nunc dimittis, de même que 185 madrigaux à sept voix, 29 villanelles, 20 madrigaux à sept voix, 141 chansons françaises et 90 lieder allemands, ce qui en fait l'un des auteurs les plus féconds de toute l'histoire de la Musique.

De ce musicien montois, un écrivain que nous connaissons, Charles Plisnier a écrit : « Jusqu’à Lassus, la musique était seulement œuvre d’art, -œuvre d’art seulement. Dans Lassus, à travers Lassus, pour la première fois, elle est devenue un moyen d’expression, un cri de la chair et de l’âme. Après Lassus, les chemins sont faits. Beethoven peut venir. »

Roland de Lassus fut l'un des plus grands musiciens de la Renaissance, un de ces artistes qui ont connu un énorme succès de leur vivant, ainsi que la reconnaissance de l’histoire. L'empereur Maximilien II l'anoblit et le Pape Grégoire XIII le nomma Chevalier de Saint-Pierre à l'éperon d'or, titre que la papauté octroiera plus tard à Gluck et à Mozart. Roland de Lassus s'est éteint à l'âgé de 62 ans (le 14 juin 1594) à Munich, où il est enterré.

Précisons encore que Roland de Lassus est représenté dans la Procession du Car d'Or, lors de la Ducasse rituelle de Mons, via le groupe des Rolandins, ensemble vocal montois rendant hommage au "Prince des Musiciens".

Sources:

Richard Miller, conférence sur Roland de Lassus (Télécharger le texte intégral)

Bibliographie

  • Ernst Bloch, Philosophie de la Renaissance, trad. P.Kamnitzer, Paris, Payot, 1974
  • Annie Coeurdevey, Roland de Lassus, Paris, Fayard, 2003.
  • Solange Corbin, Musique chrétienne des premiers siècles : les plains-chants et le chant grégorien, in Histoire de la musique, T.1, vol.1, Paris, Gallimard, Folio
  • Emile Vuillermoz, Histoire de la musique, Paris, Livre de poche
  • Gilles-Joseph de Boussu, Histoire de la ville de Mons ancienne et nouvelle, Mons, 1725 (rééd. Bruxelles, 1981).
  • Charles Plisnier, C’est dans notre Hainaut que la musique est née, in Patrimoine, Bruxelles, Labor, 1953.

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